LA QUARANTAINE
Ce soir-là, comme tous les soirs d’été, depuis une longue suite de générations, tajmaât, la place centrale de Taddart, avait rassemblé presque tous les habitants du village. On discutait à haute voix, comme tous les soirs semblables à celui-ci, en fait non différent de tous les autres qui faisaient la vie de ce village, de la journée passée aux champs ou, pour certains privilégiés, en ville. Ceux-là montraient une pointe de fierté puisqu’il n’était pas à la portée de tous d’aller en ville.
Quand Ramdane fit son apparition sur la place et gratifia l’assistance d’un « Salam alikoum » élogieux, les discussions s’arrêtèrent soudain et le silence enveloppa les villageois présents, créant subitement une gêne manifeste. Ces dernières semaines, Ramdane avait déjà constaté le malaise que sa seule présence causait dans le groupe, mais, comme tous les hommes, il lui fallait bien sortir ; il ne pouvait rester à la maison à attendre l’heure du rendez-vous avec le sommeil. Il disait à sa femme, avant de sortir pour se rendre à la place du village, où tous les hommes devaient marquer leur présence, qu’il avait besoin de prendre l’air. Il n’avait nul besoin de se justifier, ni de l’autorisation de sa femme pour sortir, il vivait dans une société de mâles, mais il ressentait au fond de lui une impression désagréable. C’était comme si sa femme devinait ce qu’il fuyait. En réalité, il avait par-dessus la tête des interminables lamentations de H’lima. Elle se plaignait sans cesse du sort qu’on leur « avait jeté. » Tous les couples du village, hormis ceux récemment unis, avaient des enfants à l’exception d’eux deux.
Après plusieurs consultations et analyses effectuées chez des médecins de la ville voisine, située à une quarantaine de kilomètres de Taddart, Ramdane dut se rendre à l’évidence : il était définitivement stérile. Une tare inavouable chez les gens des montagnes. Ramdane, comme tout villageois, « hypocrite comme moi tu meurs », rejeta la faute sur H’lima, cette femme « incapable de procréer »… Incapable de lui permettre de perpétuer son nom.
H’lima avait beaucoup entendu parler du cheikh Kifou Makanch. Elle avait entendu dire par ses voisines et connaissances qu’il faisait des miracles. Il avait même réussi, lui avait-on appris, à rendre fécondes des femmes encore plus stériles qu’elle. Comme s’il pouvait y avoir plus stérile qu’elle, pensait-elle à chaque fois qu’elle entendait cela.
C’était à ce propos qu’elle embêtait son mari. Elle n’avait de cesse de lui demander de la prendre chez Kifou Makanch, le super « taleb.»
Seulement, Ramdane refusait d’écouter ces « sornettes » du Moyen Âge, répétant à sa femme que ce n’était que de simples superstitions entretenues par des ignorants, généralement des femmes, qui n’avaient aucun esprit de raisonnement, mais seulement de croyance, prédisposés à avaler toutes sortes de couleuvres.
Contrairement à la majorité des villageois, Ramdane était rationnel. Beaucoup plus sensé que ces villageois crédules.
Et puis il n’ignorait pas non plus que sa femme ne souffrait d’aucune malformation ou maladie congénitale pouvant l’empêcher de donner la vie. Il savait que cela venait de lui et uniquement de lui, même si cela ne relevait nullement de sa volonté - ce que n’auraient pas compris ses voisins et parents. Alors, toute discussion ayant trait à ce sujet le rendait irritable. Et, généralement, particulièrement avec sa femme, il s’ensuivait des écarts de langage et cela se terminait le plus souvent par des querelles qui se transformaient vite en conflits.
Ce soir-là, quand il arriva à tajmaât pour oublier les lamentations de sa femme, pour s’oublier un peu dans cette réunion de burnous et de chèches blancs qu’on mettait même en été, les dalles aménagées le long des murs des habitations voisines, face à la mosquée, et qui délimitaient la place du village, étaient toutes occupées. Il se fraya néanmoins une petite place entre Da Moh, le doyen de Taddart, toujours assis sur la même dalle, depuis des années, telle une pièce de musée, et Rezki Bekkouche, l’homme que tout le monde utilisait à toutes les basses besognes, avec, comme seul salaire, un couffin de blé ou d’orge, ainsi que d’une ou deux poignées de figues sèches de la qualité qu’on donnait à ses animaux. Pourtant, il se montrait tout joyeux devant ces « cadeaux » qu’on lui offrait. Il était tout content d’être accepté, lui le pauvre du village, par tous ces aristocrates, propriétaires terriens et autres retraités de France.
Ramdane assis, les hommes commencèrent à partir, les uns après les autres, sous des prétextes plus invraisemblables les uns que les autres, si bien que, au bout de quelques minutes, il ne restait plus à tajmaât que l’imam et Rezki Bekkouche. Le premier étant « l’homme exemple » du village, vu sa situation dans l’informelle hiérarchie de la société, et le second occupant la marche la plus basse de la même échelle, étant le plus démuni de tous ses concitoyens, ni l’un ni l’autre ne pouvait se permettre d’offenser ouvertement Ramdane qui était, malgré tout, issu d’une famille communément reconnue noble. Il avait encore une petite place dans l’artificielle aristocratie locale. Même si cette place s’amenuisait de jour en jour, on ne pouvait le blesser d’une manière manifeste. Encore moins pour ces deux extrêmes de cette micro société. Du moins, on ne pouvait pas se le permettre avant que les gens de son propre rang l’eussent fait ouvertement.
Aucun des trois hommes n’osa commenter le départ précipité des autres villageois. Cela avait provoqué chez eux une gêne qui les laissa muets comme des carpes, le plus mal à l’aise restant Ramdane. Il savait que c’était sa présence qui faisait partir les autres, et le plus dur à supporter, était qu’il savait que les autres savaient qu’il n’ignorait rien de cette situation.
Au bout d’un moment, l’imam se leva à son tour, secoua son burnous et s’excusa. Il devait, dit-il avant de quitter tajmaât, plus à l’intention de Ramdane que de Rezki Bekkouche, dormir pour ne pas manquer à son rôle de réveil-matin.
En effet, c’était à son appel à la première prière de la journée que tous les villageois se réveillaient. Même les non pratiquants, quelques récalcitrants dont faisait partie Ramdane, allaient à leurs champs après la prière du matin. Seuls ceux qui travaillaient aux fermes de la vallée n’attendaient pas la fin de cette prière. Ils étaient excusaient et quittaient le village au premier appel du muezzin.
Les fermes étaient situées à quelques dix kilomètres que les travailleurs agricoles faisaient à pieds ou à dos d’ânes. Ils dévalaient la pente dans le noir et souvent il y’en avait qui se blessaient en trébuchant dans les rocailles qui forment les entiers menant à la vallée.
Ramdane devint soudain absorbé en lui-même. Il n’était plus sur cette dalle, à côté de Rezki Bekkouche, mais là-bas, en France, en Sein et Marne, où on le fuyait aussi pour des raisons différentes. Ses compatriotes le méprisaient alors pour s’être « abaissé » à servir une femme… Et une femme européenne de surcroît, donc « impie. »
Il s’occupait alors de l’entretien et du gardiennage de la maison, du jardin, ainsi que des divers achats d’une riche veuve parisienne venue s’installer à Brie-Compte Robert, un village non loin de Melun. Elle le payait bien, lui assurant un toit et, surtout, elle le respectait. C’était ce qui l’avait décidé à rester à son service. Il ne lui avait pas encore été donné, dans le milieu où il avait vécu jusqu’alors, de voir un français de souche montrer du respect à un ressortissant du sud de la Méditerranée. Madame Anne-Marie, elle, le respectait. Il en faisait de même envers elle. N’eût été le malheureux accident qui avait coûté la vie à la riche veuve, il serait encore en France, loin de ces villageois que l’exiguïté de Taddart rendait de plus en plus intolérables.
Ses compatriotes qu’il rencontrait lors de ses descentes à Melun, n’ignoraient pas qu’il était au service d’une femme. Madame Anne-Marie lui donnait parfois des permissions, généralement le dimanche, qui lui permettaient de « rester en contact avec sa communauté » pour ne jamais oublier ses racines. A présent il se demandait s’il n'eut pas mieux fait de les oublier, ces racines devenues, soudain, comme dégradées dans la terre qui ne les nourrissait plus, mais les pourrissaient.
Il venait alors passer son dimanche au « Puy de dôme », café faisant face à la gare, accueillant les centaines de voyageurs qui descendaient à cette ville.
Mais, là-bas, il pouvait les fuir si l’envie lui en prenait. Seulement, à Taddart, il ne pouvait éviter les autres campagnards.
Absent, totalement saisi par ses idées intérieures qui ne le quittaient plus ces derniers temps, Ramdane ne se rendit pas compte du départ de son dernier compagnon, Rezki Bekkouche, parti lui aussi retrouver sa femme endormie. Il était resté là, seul sur cette place devenue soudain silencieuse et désolée, tel un fantôme, sous le clair de lune qui baignait le village. Ramdane avait constaté que ce manège - tajmaât qui se vidait à sa seule apparition – avait tendance à devenir de plus en plus fréquent. Aux tout débuts, seuls quelques-uns uns, les plus riches de Taddart, osaient se lever à son arrivée et ne pas répondre à ses salutations.
Il en connaissait la cause. Du moins il la devinait aisément, même si, l’hypocrisie ambiante oblige, personne ne lui disait rien en face, ni on ne parlait de lui en sa présence. Il savait que, derrière son dos, les langues fourchues allaient bon train…
Comme là-bas en france !
Cela faisait plus de deux années que son beau-frère, le mari de sa sœur cadette, était décédé à l’hôpital, des suites d’une opération chirurgicale subie pour une appendicite, et sa sœur n’était toujours pas remariée. Devenue veuve avant même d’avoir eu le temps de donner vie à un enfant, Hamida s’obstinait à rejeter les demandes en mariage des prétendants qui venaient voir Ramdane, le tuteur légal de l’éternelle mineure. Désormais habituée au mode de vie citadin – elle était la veuve d’un riche commerçant de la ville – et ayant hérité d’une maison et d’un magasin en centre ville, elle se refusait à retourner au village natal où la vie était toute de privations, de frustrations et de pénibilité, surtout que son frère ne s’était pas opposé pas à son choix. Il disait, il le faisait même à haute voix, que les temps où on mariait les femmes contre leur gré étaient révolus. En vérité, cela suffisait à sa société pour le décréter « pas homme. » Cette sentence, perçue sans être prononcée, avait sa signification profonde chez ces hommes et femmes. Les lois écrites, même si elles existaient, étaient inconnues chez eux. Seules les lois socioconventionnelles, transmises de générations en générations grâce à des subtilités culturelles qui échappaient à tout raisonnement rationnel moderne, étaient admises et respectées de tous… Et nul n’était sensé les ignorer.
Ramdane les avait « transgressées. » Il était donc en faute. C’était pourquoi la sanction venait de jour en jour plus précise. S’il tardait encore à « prendre les responsabilités » qui étaient les siennes, à remédier à cet état de fait, il se verrait mis en quarantaine : il serait exclu de l’assemblée du village. Cela aussi avait son importance profonde. A ce point, il ne resterait plus au malheureux condamné qu’à prendre sa femme et s’exiler vers un autre village, une autre ville, le plus loin possible de Taddart où les gens de ce village auraient le moins de chance de le rencontrer. Il devrait s’établir là où personne ne pouvait le reconnaître, sinon il serait toujours sournoisement poursuivi par cette même sanction.
Ou alors, il devrait ne plus sortir de la maison, car il aurait à éviter à tout regard de se poser sur lui… Eviter à ses yeux de rencontrer ceux des autres : ils seraient trop blessants.
Mais la maison restait le domaine des femmes. Pour les hommes, elle ne pouvait servir que pour manger et dormir. Le jour, tout homme était tenu par ces mêmes lois non écrites de le passer à l’extérieur : aux champs, à son lieu de travail ou, pour ceux qui n’avaient ni l’un ni l’autre, occuper les éternelles dalles de tajmaât. Rester à la maison, c’était accepter d’être étiqueté de « femme. »
Par ailleurs, en ce qui concernait Ramdane, il y avait toujours H’lima qui n’avait de cesse de lui rappeler sa tare infamante que tout le monde au village croyait, heureusement, qu’elle n’était pas sienne. Pour tout le monde, H’lima était stérile… Même pour la malheureuse elle-même, cette imperfection la sienne propre.
Ramdane pensait qu’il était rejeté parce que sa sœur refusait de se remarier.
En réalité, une autre raison faisait afficher du mépris aux villageois devant Ramdane. Elle était en rapport avec les « agissements » de Hamida, que le bouche-à-oreille colportait à l’intérieur de toutes les maisons de Taddart. Selon les « confidences » qui circulaient d’amis en amis, de maris en femmes, Hamida s’adonnait à des activités des plus répréhensibles et des plus déshonorantes. Même les plus jeunes, d’un âge relativement bas, devaient savoir que la nouvelle « citadine » était devenue « la femme de tous les hommes. » La ville, dans sa course effrénée vers le capital, avait sombré dans la débauche. Elle avait aussi fini par découvrir, grâce à l’aide des impies de France, des comprimés, qu’on appelait communément les pilules, qui empêchaient toute grossesse non désirée, si bien que ces dévergondées d’un genre nouveau n’avaient plus besoin de recourir aux avortements secrets, coûteux et douloureux. Elles s’adonnaient à leur plaisir en toute impunité. Elles échappaient aux lois des hommes, mais aussi à celles de Dieu qui faisait souffrir, moralement et physiquement, les villageoises qui, parfois se laissaient tenter par le diable, mais il ne faisait pas autant aux citadines.
S’apercevant qu’il était resté seul, Ramdane se leva. Il régnait un grand silence, déchiré par le seul écho lointain et ininterrompu des cigales, qui parvenait depuis les champs. Aucune lumière ne filtrait des maisons tout aussi silencieuses. Le village dormait paisiblement pendant que l’esprit de Ramdane était dans l’incapacité d’imaginer le mot paix.
L’ex-émigré commençait à ressentir le froid qui, sur ces collines, s’érigeait en maître de la nuit, même en plein été. Il se dirigea vers sa maison soudain comme un simple automate préréglé ; il ne voyait rien de tout ce qui l’entourait. Même le sifflement des grillons semblait brusquement dilué dans l’air et n’arrivait plus à atteindre ses tympans. Il imaginait déjà son exclusion du village, l’opprobre qui ne tarderait pas à le couvrir tout le reste de sa vie, et se mit à s’attendrir sur son sort. Personne ne lui adresserait plus la parole et, le comble, il ne pourrait plus compter sur les autres pour l’aider, s’il devait un jour reconstruire sa vielle maison.
Pire ! Il ne pourrait même plus trouver d’ouvriers même s’il se montrait disposé à payer le prix fort. Quand on se retrouvait en quarantaine, on ne pouvait plus compter sur un membre du village, et Dieu sait si un homme seul pouvait ramener ses poutres maîtresses depuis la lointaine forêt et les hisser sur le faîte du toit en pente.
Ah ! Si seulement Dieu avait daigné lui donner un fils sur qui compter plus tard !
Dieu l’avait puni pour il ne savait quelle faute commise : Il avait fait de lui un handicapé à vie.
Et la punition des hommes s’annonçait imminente.
Que pouvait-il faire ? Il n’allait quand même pas contraindre sa sœur au mariage, alors qu’elle ne le désirait pas. Cela pouvait la pousser à commettre l’irréparable. Et puis, depuis des mois, aucun prétendant ne s’était manifesté. Il n’allait tout de même pas proposer sa sœur au marché hebdomadaire aux vieux célibataires, divorcés, veufs de la région !
C’était pourtant ce qui se pratiquait, mais il ne pouvait le faire et avoir la conscience tranquille. Il ne l’avait déjà pas, mais il refusait de se plier à ces sortes de pratiques qui commençaient à devenir simplement des rites qui se taillaient une place dans leurs lois non écrites. La plupart des mariages étaient arrangés aux marchés, entre les parents ou grands-parents de ceux pour qui on décidait à leur insu, et qu’on mettait devant un fait accompli. Les mariages étaient conclus entre les hommes, puis, dans une mise en scène grotesque, les femmes faisaient semblant d’aller demander la main de la fille d’untel pour son fils âgé – déjà ! – de seize ans.
Non ! Il refusait de se conformer à ces us et coutumes qu’il était loin d’approuver.
Comme on ne venait plus frapper à sa porte, il se dit que ses concitoyens avaient dû être découragés par les refus successifs essuyés par ceux qui avaient tenté leur chance pour s’approprier cette beauté rehaussée par sa nouvelle situation de riche.
C’était ce que voulait croire Ramdane qui, hypocritement -sur ce plan il ne différait pas de ses pairs- refusait l’autre « vérité » que, pourtant, il devinait.
En fait, la rumeur qui avait circulé, et qui circulait encore, à propos des mœurs de sa sœur était la principale cause de la réticence de tous les habitants du village. On tenait tous tellement à ce côté « honneur », qu’on n’osait plus se rapprocher de cette famille. Quant au refus de la femme, il n’aurait rebuté personne puisque, au bout, il y avait une aisance matérielle à récolter. Dans de pareils cas, on piétine ses principes, on s’obstine et on rit même devant les humiliations subies… Même si la rancune ronge les cœurs.
H’lima tarda à ouvrir à son mari. Elle apparut enfin dans l’embrasure de l’épaisse porte en chêne, les yeux à peine ouverts, et parut surprise de voir que Ramdane venait seulement de rentrer. Elle ne savait plus pourquoi elle était venue ouvrir alors que son mari était sensé dormir à ses côtés. Sans doute par réflexe. Elle avait entendu frapper à la porte et elle s’y était dirigée.
Ses yeux trahissaient le sommeil d’où la tira son mari avec ses coups brutalement donnés sur la porte. Cela avait même réveillé les voisins, puisque Ramdane perçut le grommellement de Hadj Rabah, son voisin de droite. Cela ressemblait à des insultes, mais l’ancien émigré fit la sourde oreille. Il ne se sentait plus sur le même pied d’égalité que les autres villageois, même si, dans un passé très récent, beaucoup lui montraient de la considération.
Un instant, alors qu’il était déjà dans la cour de sa maison, il fut le point de déverser sa colère sur H’lima, comme à l’accoutumée, puis s’en abstint, estimant qu’il était assez tard pour déclencher une querelle qui ne manquerait pas de dégénérer jusqu’au matin. Il appréhendait les volte-face de sa femme qui, ces derniers temps, sentant un fléchissement en lui, avait commencé à ne plus le craindre comme avant. Et puis, sans le vouloir, ni sans le savoir, elle risquait de lui rappeler douloureusement des vérités qui s’avéraient des couteaux dans les plaies de l’homme brisé.
Sans mot dire, il se dirigea vers sa chambre, tandis que H’lima prit la direction de la cuisine. Tous les hommes sortaient à tajmaât après dîner, mais lui il s’obstinait à ne manger qu’en rentrant de tajmaât, la plupart du temps en plein milieu de la nuit.
La cuisine était une cabane en roseaux tressés couverts d’argile, terre sur laquelle les empreintes des mains qui l’avaient façonnée étaient restées indélébiles. A l’intérieur, les « murs » étaient aussi couverts par la même glaise, mais noire de suie.
Pendant que la femme s’acharnait à raviver le feu depuis longtemps éteint, la fumée emplit la petite pièce au point de l’aveugler et de l’étouffer. H’lima réussit tant bien que mal à réchauffer le plat de couscous qu’elle avait préparé pour son mari, puis elle le lui porta dans la chambre. Il avait l’habitude d’y prendre tous ses repas. H’lima ne se souvenait pas d’avoir pris un seul repas avec son mari. Pourtant ils n’avaient personne qui pouvait les gêner, comme tous ceux qui habitent avec frères, sœurs, parents et beaux-parents.
- J’ai pris une décision, lui dit Ramdane dès qu’elle fut dans la chambre.
Elle resta debout au milieu de la pièce attendant de savoir en quoi consistait sa décision. Elle craignait le pire. Depuis qu’il était devenu silencieux, elle ne savait plus ce qui se passait dans sa tête.
- Demain, poursuivit-il, je t’emmène chez le cheikh… Espérons que Dieu répondra à tes prières. Moi, ça fait des lustres qu’Il ne m’écoute plus.
- Arrête de dire des bêtises ! Dieu entend tout le monde. Même les pensées qui ne sont pas exprimées… Cela dit, c’est une bonne chose que tu aies pensé à ça.
Ighzer-Oufella était accroché au flanc de la montagne Izem tant et si bien que, vues de loin, ses maisons semblaient suspendues au ciel. Le village dominait une étroite vallée où deux rivières, depuis longtemps presque totalement taries, se rencontraient pour réunir leurs maigres filets d’eau en un seul, juste un peu plus large. A partir de cette fourche, la rivière, devenue une seule, avait dû être importante, vu la largeur de son lit creusé aux pieds des deux montagnes et qui, désormais, était semé de pierrailles et de gravillons où zigzaguait le mince filet d’eau.
Ramdane, sa charge commençant à lui peser sur les épaules, regarda l’étroit chemin qui s’annonçait raide et soupira longuement. Il y avait la montée qui l’attendait, pénible avec son fardeau sur le dos, et puis sa femme, depuis leur départ de Taddart, ne s’était pas arrêtée de louer les miracles accomplis par le cheikh chez qui ils se rendaient. Cela suffisait pour rendre Ramdane encore plus harcelé qu’il ne l’était par la côte qui s’annonçait pénible à grimper. Il ne croyait pas aux « miracles » du cheikh. Il mettait lesdits exploits sur le compte de coïncidences heureuses pour le charlatan, et ne répondait rien à sa femme. De son côté, celle-ci prenait son silence pour un acquiescement. Quelque chose avait dû le changer, puisque à présent il commençait enfin à croire à ces choses. Elle cherchait dans sa mémoire toutes les anecdotes racontées par ses voisines et autres connaissances de toute la région et, au fur et à mesure qu’elles lui revenaient, les répétait à Ramdane qui se crispait un peu plus à chaque parole prononcée par sa femme.
Les yeux rivés sur le flanc de la montagne à escalader, il ruminait sa colère que sa compagne excitait au rythme des minutes qui s’égrenaient avec peines.
Si seulement les habitants du village ne s’étaient pas tous mis soudainement à le bouder ! Il aurait pu emprunter une monture à l’un d’eux. Le mulet de Hadj Rabah, son voisin immédiat ou même l’âne de Mohand-Ouali N’Terha. Ils avaient l’habitude de lui rendre ce service quand il éprouvait le besoin de ramener des champs ses récoltes d’olives, en hiver, et ses figues sèches, en été… Maintenant, plus personne ne lui prêterait son aide, il en était convaincu.
Il marchait depuis l’aube, ses genoux commençaient à lui faire sérieusement mal. Il se consolait d’avoir fait plus de la moitié du chemin, mais, d’un autre côté, il lui restait encore la partie la plus abrupte et la plus sinueuse à parcourir. Il avait l’impression, à regarder cette montagne à escalader, que ce bout de piste qui le séparait de la maison du cheikh égalait ou même dépassait tous les kilomètres parcourus depuis son village. Taddart, par rapport à Ighzer-Oufella, était une plaine. Pourtant, pour y accéder, venant de quelque ville en débarquant à la gare de chemins de fer ou à la station de cars, situées, toutes les deux, dans la vallée, à quelques six ou sept kilomètres, il fallait grimper toute une montagne, tout aussi escarpée que celle d’Izem, à laquelle Ramdane était confronté en ce moment.
Il regardait sa femme et se vit surpris de la voir en forme, pas aussi épuisée que lui. Elle était probablement mue par l’excitation de voir enfin de près ce fameux cheikh qui, peut-être, serait le remède à sa stérilité. Elle était tellement heureuse que son mari l’y emmène qu’elle ne ressentit semblablement aucune fatigue. Du moins, cela ne s’affichait pas sur son visage.
La maison de Kifou Makanch occupait presque toute la surface du village d’Ighzer-Oufella. Située en son milieu, sur la place principale, un plateau dont on ne pouvait imaginer l’existence sur ce flan de montagne, elle contrastait avec le reste des maisons par son aspect qui trahissait l’aisance matérielle de son propriétaire. Ramdane n’eut aucune difficulté à la reconnaître parmi cet amoncellement de vielles pierres et de tuiles anciennes toutes couvertes de mousse. Elle était la plus somptueuse de toutes et la mosquée qui y était accolée était un repaire qui ne pouvait tromper aucun visiteur étranger au village.
Pourtant, Ramdane demanda son chemin à une vielle femme qui, en toute vraisemblance, revenait déjà des champs. Il devait être huit ou neuf heures du matin, mais le soleil dardait violemment ses rayons sur le village.
Devant la demeure du saint homme, Ramdane déposa sa charge pour souffler, avant de se présenter devant le « vénérable » marabout.
Quelques secondes écoulées, il leva enfin on poing et donna deux coups sur la porte. Elle s’ouvrit rapidement, laissant apparaître un homme d’une trentaine d’années, aux joues roses couvertes d’une fine barbe taillée en une bande étroite qui descendait de ses oreilles, rejoignant une fine moustache aussi méticuleusement taillée, pour former un bouc sous un menton extraordinairement saillant.
Le cheikh -il ne pouvait s’agir que de lui- jeta un regard furtif au sac sur le seuil de sa porte, puis, d’un sourire, il orna rapidement ce visage fermé et ouvrit largement les bras, accueillant ses hôtes :
-
Ahlen ! Ahlen ! Ahlen bizziyar
[1] !
Ramdane répondit au rituel accueil et poussa sa femme à l’intérieur de la maison. Derrière le cheikh, ils traversèrent une large cours, puis pénétrèrent dans une grande salle au sol couvert d’un épais kilim
[2] qu’on aimerait voir sur ses murs, tant ses motifs finement dessinés en donnaient l’image d’un chef-d’œuvre réalisé par quelque nom illustre.
Des coussins moelleux étaient disposés le long des murs, faisant office de salon arabe… Dans un village typiquement kabyle.
Le cheikh invita ses hôtes à prendre place au fond de la salle, face à la porte.
- Merci, ô vénéré cheikh ! marmonna Ramdane qui bouillonnait intérieurement, ayant hâte de voir toutes ces cérémonies superficielles prendre fin.
- Voulez-vous du café ou du thé ?
- Nous prendrons ce que vous voudrez bien nous servir, vénéré marabout… Mais, pour le moment, je voudrais bien une tasse d’eau… Si cela ne vous dérange pas, bien sûr.
Le maître de maison s’éloigna quelques courts instants, puis revint avec une gargoulette d’eau fraîche qu’il présenta à Ramdane et son épouse.
- Vous avez de la chance d’être venus aujourd’hui. Habituellement, il y a toujours beaucoup de monde et l’attente peut durer des heures.
- C’est bien ce qu’on nous a dit, répondit Ramdane, toujours pressé d’en finir avec ces interminables préambules.
Avant que le Marabout ne put ouvrir la bouche pour réitérer les mêmes « Salamaleks », il enchaîna :
- Ces… consultations doivent vous prendre beaucoup de votre temps, je suppose.
- Effectivement, je ne dispose d’aucun temps à moi. Je n’ai plus de vie privée, si l’on peut dire ainsi… Mais, en retour, la satisfaction emplit mon âme. Aucun bonheur n’est égalable à ce que je ressens. Je suis très heureux de pouvoir rendre service à des gens qui en ont besoin… Comme vous.
- C’est aussi ce que je pensais… Mais, pour vous permettre un répit, vénéré cheikh, si l’on commençait ?
Pendant qu’ils devisaient ainsi sur le temps du Marabout, Kifou Makanch lorgnait sans cesse du côté du sac rapporté par Ramdane et son épouse. H’lima, à qui rien n’échappait de l’impatience du cheikh, donna soudain un coup de coude dans les côtes de son mari et lui désigna, d’un geste discret du menton, le sac non encore ouvert. Il comprit le message muet de sa femme et se mit en devoir d’en déballer le contenu sur le tapis moelleux du cheikh Kifou.
- Ce n’est pas grand-chose, dit-il, embarrassé, mais je pense que nous aurons d’autres occasions de compenser le manque d’aujourd’hui.
- Ce n’est rien, s’empressa de répondre hypocritement le saint homme. Ce n’est pas l’essentiel, répétait-il tandis que ses yeux brillants, où se lisaient aisément malice et convoitise, suivaient le va-et-vient de la main de Ramdane qui disposait les denrées sur le sol. Viande, sucre, farine, boîtes de conserves diverses et, pour finir, « El-fal
[3]. » Sur ce point, le Marabout n’était pas « exigeant. » Seulement, par bienséance, les visiteurs de Kifou savaient tous qu’on ne pouvait descendre en dessous du seuil de cinq cents dinars, pour commencer « la mise. » Et Ramdane ne pouvait pas l’ignorer. Il double donc ce minimum requis. Tous les habitants de son village le savaient matériellement aisé, il n’était pas difficile au cheikh de prendre connaissance de cet état de fait. Ramdane devait sauver sa face, car, de toute évidence, comme tout le monde, maintenant qu’il avait mis les pieds dans cette maison, il allait y revenir.
Maintenant que l’inventaire fut fait, les yeux de Kifou se promenaient sur la femme. Elle était encore assez jeune, la trentaine environ, et avait l’air d’être harmonieuse de formes, même si son ample robe empêchait le regard de bien estimer ce corps.
- Je suppose que vous que vous allez rester déjeuner… Et pourquoi pas dîner ? Vous ne pouvez pas repartir par cette atroce chaleur !
« Et il disait que généralement il y a foule et que l’attente peut être longue ! » pensa Ramdane.
Puis, à haute voix, il ajouta :
- J’aimerais bien repartir assez tôt, car nous avons un long chemin à faire… Comme vous devez le savoir, nous sommes venus de Taddart.
- Ahlen ! Ahlen ! Beaucoup d’habitants de Taddart viennent me rendre visite.
- Nous le savons aussi. Vous êtes connu dans toute la région.
- C’est un honneur pour moi… C’est un compliment que tu me fais, bien sûr. Je sais que seuls les villages voisins connaissent l’existence de ces lieux.
- C’est pourtant vrai, vénéré cheikh. Tout le monde vous connaît. Dans toute la région, je le répète. Vos miracles sont colportés par toutes les bouches… Ce que j’entends au marché hebdomadaire laisse penser que vous êtes connu partout.
- Les miracles, c’est Dieu seul qui les fait. Moi, je ne suis qu’un homme, comme toi… C’est vrai que, par l’intermédiaire des âmes, je demande à Dieu de réaliser les vœux de ceux qui viennent me voir… C’est uniquement Lui qui fait des miracles.
- Vous êtes modeste, vénéré cheikh… Pouvons-nous commencer ? Vous savez, j’ai hâte de retrouver mes occupations à Taddart et aussi de vous libérer. Quelqu’un pourrait se présenter et je ne voudrais pas trop abuser de votre temps.
- Hum ! … Si vous m’expliquez le but de votre visite ? … Je dois connaître tout le problème, dans ses moindres détails, pour pouvoir me concentrer sur mes prières et bien formuler ma demande aux âmes qui transmettront.
Ainsi donc le Marabout avait un pouvoir étendu ? En venant ici, Ramdane pensait que l’unique spécialité du saint homme était la fécondation miraculeuse de femmes stériles… Même si, dans son cas, sa femme n’avait rien de stérile.
Il exposa son problème en quelques mots… ( Plutôt celui de sa femme ) en abrégeant au maximum pour éviter de trahir sa véritable angoisse.
Au fur et à mesure qu’il parlait, sa femme rougissait. Elle n’avait droit à la parole que si on s’adressait sciemment à elle. Et, pour l’heure, personne ne semblait s’apercevoir de sa présence en tant que personne, hormis les yeux de Kifou Makanch, scrutateurs et malins, qui ne finissaient pas de la regarder comme un objet de plaisir, sans plus.
- Hum ! Hum ! Marmonna le cheikh. Je vois bien que Satan a bien su fermer les portes… Mais, avec l’aide de Dieu Tout puissant, nous y remédierons, Inchallah.
Il se tourna vers H’lima :
- Ton nom, femme ! Ton âge, le nom de ton père, celui de ta mère.
H’lima, docile, répondait aux questions, puis se replongeait dans son silence. Elle savait qu’elle n’avait qu’un seul droit : celui de répondre aux seules questions posées, par de courtes et précises phrases. Tandis que Ramdane, gêné par ses injonctions adressées à sa femme, en sa présence, ne sut plus où se mettre.
Le cheikh semblait absorbé dans sa méditation transcendantale. Son regard pour la femme devenait de plus en plus insistant au fil des secondes. H’lima se sentit déshabillée par le regard perçant de ce « jeune » cheikh. Avant de venir ici, elle pensait que le fameux marabout était comme tous ceux que décrivent les légendes : un vieux à la barbe blanche, s’appuyant sur une canne pour arriver à sa porte et ouvrir aux visiteurs. Elle ne s’imaginait jamais se retrouver devant un aussi jeune homme la scrutant des yeux, chez qui elle décelait un intense désir bas… Beaucoup plus jeune que son mari, peut-être même aussi jeune qu’elle-même.
Le cœur d’une femme ne trompe pas. H’lima reconnut bel et bien un intéressement certain dans ce regard qui la dévorait. Mais, n’était-elle pas prête à tout subir pour avoir un enfant ?
Kifou Makanch commença à réciter des versets coraniques en se balançant sur son matelas transformé en coussin. Ce mouvement dura une bonne vingtaine de minutes, avant que le saint homme n’arrêtât sa lecture pour commencer à lancer des phrases inintelligibles, à droite, puis à gauche.
Ramdane et sa femme qui ne comprenaient rien à toutes ces paroles restèrent interdits, suspendus aux lèvres du « Savant » religieux, comme pour décoder ces messages, certainement destinés aux « âmes », intermédiaires généreuses entre Kifou et Dieu, dans une hiérarchie que seuls ces deux derniers pouvaient connaître.
- Les âmes, finit par dire Kifou, demandent à être seules avec H’lima Bent Belkacem. Ta présence, dit-il à Ramdane, les gêne considérablement. Elles ne pourront faire, tant que leur vœu n’est pas exaucé.
- Et qu’en pensez-vous, cheikh ? Demanda Ramdane, angoissé à l’idée de laisser seule sa femme avec ce jeune barbu.
- Ce que j’en pense ? … Mais, moi, je fais totalement confiance à ces âmes. Je sais qu’elles ont toujours raison. Il faut se plier à leur désir, sans comprendre, car ces « voies » sont impénétrables… Alors, si tu veux bien attendre dans l’autre pièce… Dans ce cas, quoi que tu puisses entendre, tu dois faire la sourde oreille… Ta femme peut se plaindre ou gémir, il ne faut surtout pas intervenir… Ou alors, si tu préfère ne rien entendre du tout, tu pourrais aller à Tajmaat
[4] et profiter de ce temps pour faire quelques connaissances.. Certains de nos habitants ne font pas la sieste, même quand il fait chaud, et ne vont pas aux champs non plus.
Sans une seconde de réflexion, Ramdane succomba à cette dernière suggestion de Kifou. Il ne voulait surtout pas entendre les « âmes » torturer H’lima… Et puis, tout ce discours prolixe du cheikh le lassait.
- Je préfère sortir, dit-il. Je suis trop angoissé pour pouvoir patienter dans la pièce d’à côté.
Une fois Ramdane dans la rue, la porte soigneusement refermée, le cheikh attaqua :
- Femme ! Il te faut du courage. Beaucoup de courage… Es-tu courageuse ?
- Ô cheikh ! Je ferai tout ce que vous me direz de faire. Je veux avoir un enfant, quel qu’en soit le prix à payer… Je sens que mon mari ne m’aime plus, depuis qu’il sait que je ne peux pas lui donner d’enfants.
H’lima, comme par enchantement, sans doute libérée par le départ de son mari, avait soudain retrouvé la parole. Elle était consciente que si Ramdane était resté, elle n’aurait pas pu débiter une aussi longue phrase devant le cheikh.
- Hum ! Hum ! Je vois… Et depuis quand as-tu couché avec Satan ?
- Quoi ? … Mais, je…
- Il me faut savoir, car, mieux c’est défini dans le temps et plus facile sera ma tâche.
- Non ! Je vous jure…
- Satan est en toi ! cria Kifou Makanch. Et les âmes disent qu’il refuse de te quitter, car tu as délibérément couché avec lui.
- Je n’ai jamais couché qu’avec mon mari, rouspéta H’lima.
- Réfléchis, femme ! C’est très important… Un jour, peut-être as-tu simplement rêvé d’avoir couché avec quelqu’un… Un fantasme sans lendemain… C’était à ce moment-là qu’il était entré en toi… Tu ne veux vraiment pas te souvenir ?
H’lima resta bouche bée. Non seulement elle ne se rappelait pas avoir fantasmé sur quelqu’un, mais surtout ce langage que lui tenait un homme la déroutait totalement, car ce n’était pas dans les us et coutumes des villageois d’avoir une aussi large ouverture d’esprit, s’il en était.
- Peut-être, répondit-elle intimidée.
Elle commençait soudainement à douter même de sa personne. N’avait-elle pas rêvé, un jour qu’elle somnola à l’ombre du grand figuier, d’avoir eu une relation avec le fils de Moh-Ouamer Boukachouch ?
Il était beau et toutes les filles du village le regardaient avec un œil loin d’être innocent… Mais, à ce moment-là, elle n’était qu’une fille parmi toutes celles de Taddart, et non une femme mariée. Satan ne pouvait pas entrer en elle, puisqu’elle était vierge.
- Je ne me rappelle vraiment pas, ô ! Cheikh, mais dites-moi ce que je dois faire… S’il faut que je le fasse.
- Je te l’ai déjà dit, il faut que tu sois courageuse… Le peux-tu ?
- Je crois qu’oui.
- Alors, je vais t’expliquer en quoi consiste le remède à ton problème… Mais, une fois lancée sur la voie, je t’avertis, tu ne pourrais plus revenir en arrière. Sinon Satan irait encore plus loin au fond de toi et personne ne pourrait plus le déloger.
- Expliquez-moi, je suis prête… Je ne reculerai pas.
- Sache, femme, que je n’y suis pour rien dans tout ce qui va s’ensuivre. Ce seront les âmes, serviteurs de Dieu Tout puissant, qui nous dicteront, à toi comme à moi, la conduite à suivre.
- Cela va-t-il être pénible ?
- Dans les cas comme le tien, je sais qu’il n’est pas toujours aisé de suivre à la lettre les commandements qu’elles jugeront nécessaires.
- C’est aussi dur que cela ?
- Physiquement, non ! Tu ne seras pas éprouvée.
- Je suis prête. Si Dieu a jugé que je dois souffrir quelque peu, ça reste Sa volonté, je n’y peux rien.
- Heureux de te l’entendre dire, femme ! … Eh ! bien, Satan est en toi, comme je te l’avais déjà expliqué, mais tu dois savoir qu’il n’est pas prêt de ressortir par ta bouche. Il s’est installé juste devant la porte de la fécondité qu’il tient verrouillée.
- ? ?
- Tu vas ouvrir légèrement les jambes et nous essaierons, avec l’aide de Dieu, de le déloger.
- ? ?
- Ne crains rien ! … Allonge-toi sur le tapis, cela vaudra mieux, et écarte bien les jambes. Le reste, c’est mon affaire et celle des âmes bienveillantes qui te protègent.
H’lima, sans rien comprendre, s’exécuta. Elle faisait tellement confiance aux « âmes », pourquoi pas, puisque le cheikh lui-même leur faisait confiance ?
Kifou entama un monologue incompréhensible, puis s’approche de H’lima, la touchant à l’intérieur de ses cuisses.
Soudain, il cria :
- Bismi’llah Errahman Errahim
[5] !
H’lima sursauta :
- Qu’est-ce qu’il y a, vénéré cheikh ?
- Il m’est demandé de faire ce que, de toute mon âme, je réprouve… Mais, si tu l’acceptes, femme, nous unirons nos forces et nous pourrons surmonter cette difficulté, très grande je le reconnais.
- Pour un enfant, il n’y a pas une chose que je ne ferai!
Quand Ramdane frappa à la porte du Cheikh, le déjeuner était déjà prêt. Kifou avait donc fait vite, car il semblait à Ramdane qu’il ne s’était pas éternisé à Tajmaat.
Là, les hommes le voyant étranger au village, n’avaient pas cessé de lui poser toutes sortes de questions, et la première était de savoir à qui des leurs il rendait visite.
A un moment, quelqu’un lui avait proposé de déjeuner chez lui. Mais, au détour de quelques phrases, quand on sut l’objet exact de sa visite au cheikh Kifou, on s’était immédiatement plongé dans un silence très significatif qui avait fini par mettre Ramdane dans une grande gêne, mais il ne pouvait, subitement, se lever et quitter cette assistance. Même ces regards qui étaient devenus soudain méprisant semblaient le retenir et le souder à la pierre sur laquelle il avait pris place. Ce fut difficilement qu’il réussit à s’arracher du sol, après des dizaines de minutes qui lui semblèrent des mois- il était quand-même resté plus de deux heures en compagnie de ces hommes-, et tout aussi difficilement qu’il se dirigea vers la maison du cheikh Kifou pour rejoindre sa femme.
Le « saint homme » ouvrit la porte tout joyeux :
- Ahlen ! Ahlen
[6] ! … Avec l’aide de Dieu, votre problème sera résolu, Inchallah
[7]
- Inchallah ! Inchallah ! Répondit Ramdane sans trop de conviction.
- Seulement, ajouta le cheikh en refermant la porte derrière son « invité », il vous faudrait y mettre beaucoup de volonté. Il vous faut encore revenir six autres fois. Les âmes ont parlé du chiffre sept… Vous ne devez pas ignorer que ce chiffre est sacré !
- Oui, oui, grommela Ramdane mal à l’aise depuis qu’il mit le pied dans cette maison qu’il voulait quitter au plus vite.
Après le copieux déjeuner auquel pourtant Ramdane ne toucha qu’à peine, le couple quitta l’exorciste et reprit le chemin de Taddart. Ramdane apprit que les fameux plats présentés par le cheikh Kifou Makanch avaient été apportés par l’enfant d’un voisin du saint homme.
H’lima marchait maladroitement. Elle ne savait plus où elle mettait les pieds. Elle semblait très bouleversée par la séance d’exorcisme subie chez le cheikh.
En réalité, elle venait de coucher pour la première fois avec un autre homme que celui choisi pour elle par ses parents… Celui qui lui était destiné. C’était pourquoi ses pas devenaient si hésitants et imprécis au fur et à mesure qu’elle avançait sur ce chemin soudain sinueux. Il lui semblait qu’il l’était beaucoup moins à l’aller.
Ramdane n’avait rien perdu du changement opéré en sa femme.
En quoi avait consisté la séance d’exorcisme ? Sa femme avait-elle été flagellée ? Avait-elle subi quelque torture, comme ces charlatans savaient en donner ? ou alors…
H’lima marchait aux côtés de son mari, mais elle était si loin de lui. Ce qu’elle venait de subir… Plutôt ce qu’elle venait de « faire » ne quittait plus son esprit. Elle savait même que cela allait rester indélébile dans sa mémoire et la torturerait le reste de sa vie.
Quelques mois plus tard…
Ramdane refusa le plat de couscous que lui présenta sa femme, comme d’habitude, sur sa couche. Il avait l’estomac noué et ne pouvait rien avaler. Les idées qu’il ne cessait de ressasser lui avaient enlevé toute envie de toucher à la nourriture. Pourtant, cela faisait deux jours qu’il n’avait rien mangé. Il n’avait plus qu’une seule envie : mourir et quitter ce monde qui ne voulait plus de lui. La grossesse de sa femme lui avait ouvert les yeux sur la nature des méthodes du cheikh Kifou Makanch. En vérité, il les avait déjà ouverts. Ce fut plutôt lui qui les avait fermés. Il n’était pas totalement naïf, mais il ne pouvait s’expliquer comment il fut amené à se laisser faire de la sorte. Il avait aussi cette conviction que sa femme n’irait jamais jusqu’à le tromper avec un autre homme, même pour un enfant.
Et voilà qu’il devint cocu… A son âge.
Et dire que ce fut lui-même, à sept reprises, emmenait sa femme chez le cheikh. Il la mettait entre les mains de celui qui couchait avec elle… Il prostitua sa femme pendant sept semaines et payait même pour cela.
Heureusement que les gens de son village ne virent rien de tout cela ! De ce côté, il ne lui restait plus que le problème de Hamida et il était définitivement résolu à y remédier. Il lui fallait réintégrer sa société, retrouver son statut d’Homme, et, pour cela, il n’avait qu’une seule solution : se débarrasser de sa sœur, indigne, au comportement déshonorant, qui avait jeté l’opprobre sur la famille, et même sur tout le village.
Tout le monde appartient à toute la société. On ne doit agir que par rapport à elle, dans un esprit de groupe indissociable. Même sa vie privée n’appartient pas à un élément qui en fait partie.
Ramdane devait se débarrasser de sa sœur et faire en sorte que son acte « héroïque » soit connu de tous les habitants de Taddart. Tout le monde devait savoir que l’auteur de la future action spectaculaire serait lui, Ramdane, qu’on avait commencé à mépriser au point de le fuir et d’éviter même de lui adresser les salutations rituelles, en usage dans le groupe.
H’lima souffla la lampe à pétrole et se glissa doucement sous les draps, aux côtés de son mari. Elle le fit en silence, sachant que la moindre parole pouvait déclencher, chez Ramdane, une colère trop retenue, mais trop visible aussi. Surtout depuis le moment où il lui fit part de ce qu’il pensait de la méthode Kifou Makanch. H’lima ne tenait plus à réentendre cette vérité par trop blessante. Elle avait beau essayer de lui faire admettre que le fœtus était un don de Dieu, mais sans jamais arriver à le convaincre. Excédé, il finit par lui avouer que le stérile c’était lui et qu’il le savait depuis des années déjà. H’lima baissa alors les yeux, sans plus répondre aux avalanches d’insultes qui suivirent cette révélation. Son mari lui avait aussi lancé des obscénités qu’on ne soupçonne pas dans le langage de ces villageois si sages.
La pauvre femme ne put dire à son mari que le cheikh l’avait eue par ruse et avait continué par chantage. A chaque fois, il la menaçait de révéler à son la nature de cette relation qui se passait entre eux, pendant que Ramdane devisait sagement avec les gens d’Ighzer Oufella. Et, à chaque fois,, H’lima s’était pliée aux désirs de cet homme qui, finalement, n’avait rien de saint.
Ainsi, les femmes de Taddart qui lui vantaient les mérites de ce charlatan avaient-elles, toutes, succombé à ce chantage.
H’lima voulait tant avoir cet enfant ! Elle y avait tellement cru qu’elle s’était laissée faire… Puis, elle avait aussi ressenti un certain plaisir, même si, après l’acte, le regret l’avait toujours submergée.
Elle fut heureuse que Ramdane ne pensa pas à la tuer.
Quand la voix du muezzin déchira le silence de l’aube, ni Ramdane, ni sa femme n’avaient fermé l’œil. Chacun fixait les interstices du toit, d’où s’infiltrait progressivement la lumière du matin, jusqu’à baigner la chambre dans une semi-clarté qui permettait de tout distinguer dans la pièce.
Le couple ne faisait pas la prière. Ce n’était pas par manque de croyance, H’lima avait longtemps pratiqué –elle était prédisposée au mysticisme – mais aucun des deux ne put s’expliquer ce qui le retenait et l’empêcher d’imiter le reste des habitants du village.
A l’inverse, tant de villageois pratiquaient, sans avoir la foi. On faisait la prière pour faire plaisir à l’imam, aux voisins, à sa famille… On se sentait moins en marge. Toutes les anecdotes racontées par ces villageois commençaient par : « l’autre jour, à la mosquée… » Dans ces moments-là, Ramdane ne se sentait jamais concerné. Il n’avait aucune affinité de ce genre avec ses voisins, et leurs histoires ne lui étaient directement adressées que les seules fois où on tenait à lui rappeler qu’il manquait à son… « Devoir religieux. » Ou quand son interlocuteur tenait à lui préciser son rang derrière l’imam. Cela avait son importance. Plus on se rapprochait de l’imam et plus on jouissait d’un plus grand prestige. Le premier rang était réservé aux notables, cette classe d’aristocrates, riches, qui faisaient et défaisaient les lois de Taddart. Quand il arrivait à l’un d’eux d’être en retard, on ne compétait pas le rang, même si on le serrait pour « éviter à Satan de se mettre entre les croyants. » Ceux qui ne faisaient pas partie de cette catégorie et essayaient de s’en approcher étaient repoussés par les autres gardien de la notoriété de leur classe sociale.
Ramdane estimait que, si un jour il se mettait à prier, il se placerait au premier rang, non pas à cause de ce « droit » dont était dotée sa classe, sa famille, mais il le ferait au mépris de ces privilégiés qui se croyaient tous représentants de Dieu sur terre.
Mais, pour l’heure, ce qui tracassait Ramdane n’avait pas de lien avec la mosquée de son village. Une réalité l’inquiétait de plus en plus. Il se retrouva relégué en marge de sa société et il devait y retrouver sa place. Cela avait son importance. Une si grande importance que cela l’accaparait. Il n’ignorait pas ce que pensaient de lui –et surtout ce que racontaient- les habitants du village. Dans leurs discussions, quand il n’était pas là, il était toujours question de sa sœur Hamida.
A propos de celle-ci, il avait aussi son idée. Particulièrement, depuis quelques semaines. Il avait remarqué, lors de ses passages chez elle, qu’elle était de plus en plus rayonnante de joie et de beauté. Il estimait que seule une femme comblée en amour pouvait avoir cette ardeur et être aussi joyeuse, malgré sa solitude. Il commençait à se demander quel péché il avait dû commettre pour que le Bon Dieu l’affublât de sa tare et d’une sœur indigne, cause de tous ses malheurs passés et à venir.
Il se consolait à l’idée que, désormais, la fin de tout cela approchait à grands pas. Sa femme allait bientôt lui donner un enfant et lui faire oublier, au moins aux yeux de ses concitoyens, sa stérilité et allait le laver de cette tare honteuse.
Quant à sa sœur, il était plus que jamais résolu à commettre ce crime qui tournait dans sa tête depuis des mois. Plus exactement, depuis le jour où il croisa un inconnu dans l’escalier qui menait à l’étage où habitait Hamida. L’étranger descendait du dernier, et seule sa sœur y habitait. Ses voisins de palier n’y venaient qu’en de rares occasions, car ils habitaient à la campagne. Ce jour-là, Ramdane voulut demander à Hamida si l’homme ne sortait pas de chez elle, mais il s’en abstint. Ces choses ne se disent pas entre frère et sœur, à moins d’accepter de creuser irrémédiablement un fossé entre eux, ce qui ne manquerait pas d’apporte une honte et une suspicion, et cela reste encore pire que tout. On vit avec ses préjugés, ses secrets et on joue à l’autruche, pour faire bonne figure devant ses voisins et proches. On se ment à soi-même et on se dit que les infamies ne pointent leur nez que chez le voisin. Tous les hommes élevés dans cette culture montagnarde, un cercle fermé sur lui-même, ne croient à leur déchéance que le jour où leur entourage le leur rappelle en adoptant une attitude spécifique à chaque cas, la plus dure restant la quarantaine.
Ramdane passa la nuit à mettre sur pied un plan qui lui permettrait d’accomplir son crime, à la fois parfait et grotesque. Parfait, car il ne devait pas faire arrêter, et grotesque, tous les villageois devaient savoir.
Il passa sa nuit à réfléchir sur la façon de l’accomplir, car, à son invitation, Hamida allait venir ce jour chez lui. Elle arrivait le matin même et Ramdane se dit que c’était là « son occasion », que sa sœur n’allait plus repartir en ville, qu’elle venait à Taddart pour y être enterrée.
Cela faisait trois jours que Hamida était chez son frère. Elle constata qu’un grand changement s’était opéré en lui et voulait bien en connaître la cause. Elle n’osa pas lui demander, mais espérait qu’il allait spontanément lui dire ce qui n’allait pas chez lui.
Ramdane était devenu trop silencieux. Rien de ce qui l’entourait ne semblait arriver à le toucher. Même les cris de sa femme le laissaient indifférent, lui qui, pourtant, ne supportait jamais que H’lima élevât la voix.
Quand il lui proposa de l’accompagner aux champs pour l’aider à cueillir des figues, elle faillit sauter de joie. Elle était enthousiaste à l’idée que son frère allait enfin l’entretenir de ses problèmes. Il ne devait pas vouloir le faire devant sa femme.
Etait-ce la grossesse inattendue de H’lima qui avait créé une tension au sein du couple ? Ou alors un prétendant que Ramdane ne voulait pas repousser avait-il demandé la main de Hamida ?
Si seulement cela pouvait être vrai !
A présent, elle était disposée à accepter l’éventuel mari qu’il voudrait lui choisir. Elle regrettait ce bonheur qu’elle avait j’habitude de retrouver quand elle revisitait la maison paternelle et qu’elle ne retrouvait plus auprès de son frère et de sa belle-sœur, comme avant. Elle devait se marier pour retrouver son estime à leurs yeux.
Après tout, la présence d’un homme lui manquait beaucoup. Elle avait oublié jusqu’au plaisir éprouvé dans l’amour physique. Et puis un homme la réconforterait aussi moralement. Son futur mari accepterait certainement d’habiter en ville. Elle l’initierait au commerce et il tiendrait lui-même le magasin. Cela éviterait à Hamida de verser un salaire à un vendeur qui de toute façon la volait sans scrupule. Elle s’en était aperçu, mais en procédant à son remplacement, elle était convaincue que le nouveau ferait de même que le premier. Elle n’avait aucune notion de gestion et ne savait comment contrôler ses recettes, mais, intuitivement, elle devinait que des sommes manquaient à la fin de chaque semaine.
Une fois au champ Takherroubt, situé à quelques encablures du village, impatiente, Hamida demanda à son frère si, par hasard, il n’avait pas quelque chose d’important à lui dire.
L’air totalement absent, il lui répondit qu’effectivement, depuis plus d’un mois, il voulait l’entretenir d’une chose importante, et qu’il avait hâte d’en finir.
Le cœur de Hamida se mit à battre à se rompre. Ses yeux et son sourire rayonnants trahissaient une grande joie. Elle allait enfin apprendre qui était le futur mari, car elle devinait que cette « chose importante » ne devait être qu’une demande en mariage. Elle espérait surtout entendre son frère prononcer le nom de Omar, le fils de Hadj Akli. Celui-ci avait récemment perdu sa femme, morte sur la table d’opération de l’hôpital de la ville. Omar était beau, et toute femme du village pouvait rêver de lui comme mari.
De concert, Hamida et Ramdane se dirigèrent vers un grand figuier qui faisait l’effet d’un géant parasol et s’assirent à son ombre… Comme quand ils étaient enfants.
Ramdane avait toujours cet air absent. Il avait les yeux fixés au loin, et sa sœur ne rencontrait en lui qu’un regard soudain vague qui n’exprimait plus rien. Pas même la douleur intérieure qu’il affichait ces derniers jours et qui l’avait accaparé tout le temps que Hamida fut au village.
Soudain, les yeux de Ramdane changèrent. A présent, ils jetaient des éclairs effroyables. Hamida prit peur et, dans un geste instinctif, se leva pour s’enfuir. La poigne de son frère la ramena brutalement à sa position initiale. Avant même qu’elle ne pût comprendre ce qui lui arrivait, les fortes mains de Ramdane se saisirent de sa gorge et commencèrent à serrer impitoyablement. La pauvre, impuissante, étouffait et ses mains s’affaiblissaient de seconde en seconde et devinrent incapables de desserrer la contraction de celles de son frère, qui se faisait sentir de plus en plus forte autour de son cou frêle.
Sa gorge refusai de libérer son cri. Ses yeux, dans une prière silencieuse, cherchaient ceux de Ramdane, mais celui-ci avait le regard impénétrable, fixé au-delà du ravin qui séparait ses terres de celles d’Ali Ouamar.
Elle commença à se débattre avec encore plus de force, lui semblait-il, mais ses forces étaient extrêmement réduites. Elle ne réussit qu’à s’écorcher le corps en s’agitant sur l’amas de pierrailles, sur lequel son frère la tenait allongée, tout en continuant à serrer fortement le cou que ses mains ne voulaient plus relâcher.
La tête de Hamida n’était plus qu’une chaudière qui transmettait sa chaleur aux mains fragiles qui tombèrent bientôt, raides, laissant toute latitude à Ramdane d’achever son œuvre.
Quand Ramdane desserra sa poigne, sa sœur était déjà presque froide.
Combien de temps était-il resté ainsi à immobiliser ce cou sans résistance ? Il ne savait plus. Il était dans un état second qui lui interdisait toute évaluation de temps. C’était comme si un autre avait fait le travail pour lui. Les gestes qu’il avait accomplis n’avaient été guidés que par son subconscient, qui avait enregistré et programmé le moindre acte durant ses nuits de veille.
Subitement, reprenant ses esprits, il réalisa qu’il venait d’accomplir son « acte héroïque », longtemps redouté. Mais aussi qu’il venait de tuer sa propre sœur… Cette sœur qu’il avait tant aimée.
Des larmes se mirent à couler sur ses joues, incontrôlables. Il eut beau essayer, il n’arriva pas à les arrêter. Il revoyait Hamida, enfant, jouer à la poupée sous ce même figuier, qui n’était pas aussi grand. Lui était en haut des branches et visait sa sœur des figues qu’il choisissait dures. Il revoyait aussi la poupée une simple planchette sur laquelle les petites mains de Hamida avaient tracé, à l’aide d’un tesson éteint, des yeux, un nez et une bouche.
Elle l’appelait Âaldjia. Elle prit ce nom de « Taâldjett » qui signifie « poupée » dans sa langue kabyle.
À chaque fois qu’une figue l’atteignait, Hamida criait fort pour attirer l’attention de son père qui, excédé, finissait toujours par ordonner à Ramdane de descendre du figuier, le menaçant de le jeter du haut, sil persistait. C’était les instants qui faisaient si plaisir à Hamida. Quand Ramdane se faisait gronder par leur père.
Ramdane se leva dans un sursaut, comme si une aiguille invisible, sortie soudain de terre, l’avait piqué.
Au loin, le soleil inclinait et arrivait au ras de la montagne. Le soir tombait rapidement et Ramdane se fut totalement oublié. Il regarda autour de lui, aux champs alentour, et ne vit personne. Son cerveau se mit à travailler à une cadence effrénée. Il tira le corps de la malheureuse jusqu’au ravin et, sans trop réfléchir, le précipita dans le vide. Il se boucha les oreilles de la paume de ses mains pour ne pas entendre le choc du corps atteignant le mince filet d’eau qui étincelait au soleil. Quand l’ombre atteignait le ruisseau, on devinait la présence de l’eau plus qu’on ne la voyait, tant elle était loin, dans cette immense profondeur.
Ramdane s’approcha du figuier avoisinant le ravin, en cassa une branche et la jeta dans la direction suivie par le corps de sa sœur. Puis il remonta lentement le chemin menant à Taddart, pour apporter la nouvelle de… « L’accident » de Hamida.
Hadj Rabah sourit, puis toussota en se raclant la gorge, pour manifester sa présence sur les lieux.
Ramdane leva les yeux et rencontra le regard de son voisin.
Comment ne se fut-il pas rendu compte de la présence de Hadj Rabah ? Leurs champs étaient voisins, comme leurs maisons. Seule une haie d’arbustes nains et épineux les séparait. Ramdane se dit qu’il aurait pu l’entendre arriver.
Hadj Rabah se tenait derrière la petite haie, appuyé sur sa canne, tout près du figuier où eut lieu le drame. Il avait donc dû tout voir. Il sourit à Ramdane, comme il ne l’avait plus fait depuis des mois. Était-ce pour lui signifier son approbation ou simplement une façon de lui dire : « je t’ai vu, assassin ! » ?
Ramdane s’arrêta quelques secondes, puis baissa les yeux et repartit vers le village.
Les deux hommes, sans même s’être adressé la parole, s’étaient bien compris, et cela suffisait à Ramdane. Il n’espérait pas tant : il avait un témoin. Un témoin qui lui permettrait de reprendre sa place perdue parmi les siens.
Les villageois, dans certains cas, sont comme une grande famille. C’est pourquoi ils n’acceptent pas de défaillance chez l’un de leurs membres. Les éléments qui composent cette grande famille ont tous à répondre de leur conduite, devant les autres.
À présent, Ramdane savait que tout le monde allait connaître le moindre détail de la scène. On allait savoir qu’il n’avait pas hésité, qu’il était resté « Homme » jusqu’au bout, et cela importait plus que tout le reste… Même si Ramdane avait perdu définitivement sa sœur.
Tout le monde allait savoir. Sauf la justice.
Ce qui allait suivre était facilement imaginable. Les hommes retrouveraient leur solidarité circonstancielle, aideraient Ramdane à remonter le corps de Hamida du ravin, procèderaient à l’enterrement de la malheureuse, que tout le monde « regretterait »… Sans laisser le frère toucher à quelque chose. Il serait trop malheureux, les villageois le déchargeraient de toutes besognes.
Ensuite, ils colporteraient aussi l’information officielle de « l’accident » de la femme, qui serait tombée d’un arbre qui n’aurait pas supporté son poids… Mais aussi l’information officieuse, très importante, destinée aux habitants de Taddart, à savoir le crime parfait de leur voisin, « digne » d’être des leurs.
Après les obsèques, Ramdane, accompagné de deux témoins, descendrait au chef-lieu de commune enregistrer le décès ( de mort naturelle) de sa sœur.
Ni enquête, ni autopsie. Comme cela avait toujours été ! Au village, on ne mourait jamais que de mort naturelle.
Un mois passa et Ramdane constata que les villageois continuaient toujours à l’éviter. Et même à le bouder, quand il s’obstinait à s’imposer dans leurs groupes.
Les trois jours suivant l’enterrement passés, où les gens étaient tous venus lui présenter leurs « sincères » condoléances simulées, où tout le monde partagea la peine de Ramdane, il se retrouva soudain au point de départ : Les habitants de Taddart ne lui adressaient plus la parole et, chaque fois qu’il rejoignait Tajmaat, pour échapper au regard accusateur de sa femme, la place du village se vidait comme par enchantement.
Excédé, il alla voir l’imam qui, seul, pouvait lui donner une explication. Ce dernier n’avait le droit de bouder personne. Même un membre marginalisé par tous. Il restait donc le trait d’union entre les membres de cette société gonflée de tabous, de querelles, de jalousie et de non-dits.
Pour la première fois de sa vie, Ramdane fit ses ablutions. Il allait pénétrer dans la mosquée et on ne jouait pas avec la religion. Il mit enfin les pieds dans cette mosquée, d’où –pourtant- l’imam le chassa presque. Il le prit par le bras et l’entraîna immédiatement à l’extérieur, comme pour éviter aux lieux une souillure que Ramdane traînait, collée à sa peau.
- Ramdane N’Ahmed, lui dit-il, si tu as quelque chose à me demander, sortons dehors. Ces lieux sont réservés à la prière.
- J’ai de tout temps participer à la construction et à l’entretien de ces lieux, Cheikh. Il n’y a pas que ceux qui font la prière qui donnent de leur argent à cette mosquée ! J’y ai aussi ma part.
- Non, s’il te plaît, Ramdane N’Ahmed, sortons.
Pourtant, pensa Ramdane, toutes ces choses qu’on racontait s’étaient, selon leurs rapporteurs, passées et dites en ce lieu. Il n’était donc pas réservé uniquement à la prière. On précisait même le rang d’où telle ou telle ânerie avait émané.
Ramdane s’exécuta. Par ailleurs, il n’eut pas le choix. L’imam l’avait empoigné par le bras et tiré hors de la mosquée.
Une fois dans la rue poussiéreuse et jonchée de toutes sortes de détritus, sur laquelle donnait la porte de derrière de la mosquée, Ramdane n’eut nul besoin de demander à l’imam la cause du comportement des villageois à son égard. Celui-ci s’empressa de parler en premier, sans doute pour se débarrasser le plus vite possible de Ramdane.
- En venant à moi, lui dit-il, tu me facilites la tâche… Le village m’a chargé d’un message, mais je ne savais comment t’aborder…
- Un message ?
- Crois-moi, Ramdane N’Ahmed, cette tâche m’est plus pénible que le pèlerinage que j’ai effectué cinq fois, dans ma courte vie.
-
Parle donc, imam. Comme dit le proverbe, « el mersoul, ma yekhaf, ma yehchem »
[8]
- C’est vrai… Eh, bien ! Je vais parler… Les habitants de Taddart te demandent de prendre ta femme et de t’exiler. Ils ne veulent pas d’un assassin dans la communauté.
L’imam s’arrêta un court instant, puis enchaîna :
- excuse-moi, Ramdane N’Ahmed, mais je ne fais que répéter leurs paroles… Quant à moi, je ne crois pas à cette thèse de crime. Qui tuerait sa sœur ? … Je me dis que cela ne peut-être que le produit de l’imagination de Hadj Rabah.
Ramdane se sut plus quoi répondre. Il resta interdit. Ces hypocrites ne souhaitaient-ils pas le voir tuer Hamida pour laver la honte de leur village ?
Ils avaient eux-mêmes provoqué ce crime. Ils avaient transformé Ramdane « le sage », Ramdane « l’émigré » en assassin et voilà qu’ils le lui reprochaient.
Était-ce cela la reconnaissance qu’il attendait d’eux ?
Ils avaient tous tué Hamida. Ramdane, lui, était innocent. Il n’avait fait qu’exécuter un acte collectif. Leur besogne à tous, que leur société commune lui avait implicitement et explicitement ordonnée.
Hadj Rabah avait assisté en secret à cet assassinat. Quel geste fit-il pour l’en empêcher ? Au contraire, il semblait satisfait de voir le travail « fait. » Une corvée dont Ramdane se fut chargé pour éviter à tous la souillure.
Non ! Ils n’avaient pas le droit.
N’étaient-ils pas, comme le leur répétait souvent l’imam, les membres d’une seule et même famille ?
L’imam parlait toujours :
- hadj Rabah se propose d’acheter ta maison. Il pourra ainsi agrandir la sienne en abattant le mur mitoyen, puisque c’est lui ton voisin immédiat… Quant aux terres, la décision finale de l’Assemblée est la suivante : Tagma, pour Hadj Hamou, Taourirt, pour Hadj Rachid, Tighilt Oukherroub, pour Hadj Ahmed,…
- Je vois que la répartition de mes biens est déjà faite ! Elle est même des plus judicieuse… Que des Hadjis et que des gens qui ne me portent pas dans leur cœur.
- Laisse-moi terminer, Ramdane N’Ahmed ! Je dois rendre compte à tajmaat, ce soir.
- Tu m’exaspère avec ton « Ramdane N’Ahmed »…
- Attends, écoute…
Ramdane ne put plus rien entendre. Les paroles de l’imam n’étaient plus qu’autant de bourdonnements d’abeilles dans ses oreilles. Son esprit se fut rejoindre Hamida, sa sœur aimée qu’il tua pourtant de ses propres mains… Pour le bien de tous.
Elle était tout de blanc vêtue, comme au jour de son mariage, et courait vers lui, souriante et les bras ouverts.
Ramdane s’avança à sa rencontre, les mains en avant.
- Hamida ! Hamida !
Mais quand ses mains rencontrèrent le cou de sa sœur, il ne put les empêcher de recommencer à serrer. Il eut l’impression d’avoir déjà accompli ce geste des milliers de fois.
L’imam s’écarta maladroitement. Il ne put échapper aux mains vigoureuses de Ramdane qui avait déjà agrippé sa gorge.
Les villageois embusqués dans tous les coins accoururent et tentèrent de dégager leur messager des mains de Ramdane, mais, quand ils le réussirent, l’imam était déjà inerte et sans vie.
S’il vous arrivait de passer par mon village, perché là-haut, sur la montagne Izem, ne manquez pas de visiter sa fraîche fontaine, Tala, qu’abrite un géant chêne, où il fait bon se reposer.
Ne soyez pas effrayé si, sortant, de derrière le chêne, un homme en haillons vous criait : « vous êtes tous des assassins ! »
Ce ne serait que le gardien de cette fontaine, Tala, que les hommes appellent désormais « Ramdane n’Hamida » et les femmes « Ramdane n’Tala. »
Aujourd’hui, son fils, à vingt ans, est déjà un homme.
Mais, n’ayant connu de son père que le prisonnier invisible et, plus tard, le fou du village, il ne sait plus s’il doit l’appeler père. Pour l’heure, comme tous les hommes du village, il l’appelle « Ramdane n’Hamida. »
[1] Bienvenue aux visiteurs
[2] Tapis marocain tissé main.
[3] Littéralement, présage. Généralement, une somme d’argent versée en guise d’entrée.
[4] Place centrale, où se réunissent, après le labeur de la journée, tous les habitants mâles du village. D’où le nom de tajmaat, qui signifie « Assemblée ». Par extension, on désigne aussi cette Assemblée, dans tous les villages kabyles, par ce même terme.
[5] Au nom de Dieu, Clément et Miséricordieux.
[8] Le messager n’a ni peur, ni honte.
Par adekar le 20 Octobre 2009 à 23h58
Tres belle histoire !trés émouvante